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 VINKOMORF.com 08 févrierr 2008

 

Le muscle au service de la « beauté »
La métamorphose des femmes culturistes
Par Peggy Roussel et Jean Griffet

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L’univers de la compétition : un cadre d’expériences
On aurait pu envisager que les femmes culturistes sculptent leur corps en se basant sur des critères esthétiques plus doux, moins impressionnants, moins « masculinisants ». Or, l’apparence physique des compétitrices reste surprenante : leur corps est affûté, leurs muscles fortement développés, les stries apparentes. Hormis leurs différences de taille et de poids, les femmes culturistes de notre échantillon, bien qu’elles n’appartiennent pas à la même fédération, ont toutes façonné leurs corps en se basant sur ces critères. Toute une génération de pratiquantes semble être soumise au même faisceau d’influences sous-culturelles : influences esthétiques, nutrition artificielle et recours aux produits dopants (Roussel, Griffet et Duret 2003). Ainsi, au-delà de leurs propres expériences vécues, de leurs aspirations et motifs personnels, les femmes culturistes ont été exposées aux mêmes influences esthétiques et événementielles. Ces influences constituent pour elles un contexte d’expériences que nous prenons en considération.

 

La valorisation de l’exploit musculaire
L’histoire récente du culturisme féminin international a été marquée par la participation de Beverly Francis à un championnat de culturisme américain. Athlète australienne, six fois championne du monde de dynamophilie (powerlifting), Beverly Francis découvre l’univers des compétitions de culturisme en 1983 pour la Caesars World Cup où elle se présente face aux juges avec un physique qui se détache très nettement des autres. Elle devient l’image symbole du muscle à l’extrême chez la femme. L’ensemble de la littérature s’accorde à dire que l’apparence physique très masculine de Beverly Francis fait d’elle la première athlète au physique androgyne. Le corps de Beverly fait réagir la communauté culturiste. Le journaliste que nous avons interviewé nous livre son propos stéréotypé :

 

Moi, je me souviens d’une photo qui a fait la couverture de L’équipe magazine à une époque… c’était Beverly Francis […] c’était une des premières femmes à apparence androgyne […] C’est vrai que ça a été la personne qui a posé problème à tous les juges. Beverly Francis a fait beaucoup de tort à l’image même de la femme dans le culturisme. Parce qu’elle a fait progresser la femme athlète, mais la femme « femme », elle l’a fait régresser.

Journaliste

Ainsi, comme le souligne la revue spécialisée de culturisme, Le Monde du Muscle, « au milieu des années quatre-vingt, une australienne défraye la chronique sportive. Sortant de compétition de force athlétique, Beverly Francis exhibe un volume musculaire ahurissant dans les concours de bodybuilding » (Heurtois 1993 : 106). En créant une rupture avec les profils esthétiques traditionnels du culturisme féminin, son physique est resté en mémoire. L’athlète fait craquer les normes en exposant son corps et son image au regard général : son apparence androgyne ouvre de nouvelles voies aux possibilités de façonner son corps. Trop masculine à ses débuts pour pouvoir remporter des compétitions, l’écart avec les autres athlètes étant trop important, Beverly modifie par la suite son apparence physique pour la rendre plus « féminine » (diminution de sa masse musculaire, symétrie plus valorisée) et soigne son allure (maquillage, nouvelle coupe et couleur pour les cheveux). Ces changements physiques lui permettront ultérieurement de progresser dans les classements et de remporter des compétitions. Ses exhibitions, largement médiatisées, orientent le culturisme féminin. Devant cet exploit musculaire, les juges sont aux prises pour la première fois avec des difficultés pour juger une compétitrice : soit ils évaluent la performance musculaire (volume, sèche, dessins musculaires, etc.), soit ils privilégient une ligne harmonieuse et galbée. Sur le plan international, les prestigieux concours américains installent les nouveaux critères esthétiques au milieu des années 80. Cette fois, ils donnent l’avantage à l’exploit musculaire et font naître les premiers corps féminins androgynes. Les concurrentes doivent se positionner : d’un côté, les ultra musclées, postulant aux meilleures places ; de l’autre, celles qui refusent le muscle à outrance sans pouvoir espérer un podium. Le niveau requis pour les concours féminins, comme Olympia ou le Jan Tana, est extrêmement élevé du fait de la participation des culturistes professionnelles :

 

Vous avez arrêté la compétition depuis combien de temps ?

Eh bien, 1994. J’ai fait le championnat du monde en 1993 ; l’année d’après, j’ai fait Olympia et après j’ai arrêté.

Olympia… vous avez fait quelle place ?

16e … et je n’ai pas honte de le dire, hein, parce que mon objectif ce n’est pas du tout d’être comme les filles qui sont devant moi […] moi quand je suis arrivée chez les pros, j’avais vraiment l’impression d’être une petite crevette grise à côté d’une énorme gambas…

Mais vous le saviez pourtant au préalable ?

Oui, je le savais, mais bon c’est vrai… faire Olympia, c’est la cerise sur le gâteau, mais c’est-à-dire quand j’ai préparé Olympia, je n’avais pas du tout la même motivation que quand j’ai préparé les championnats du monde ou les championnats d’Europe, je n’avais pas du tout la même motivation parce que je savais très bien qu’en allant à Olympia je ferais tapisserie, mais bon, c’était histoire de dire, d’avoir fait une fois Olympia parce que c’est quand même pas donné à tout le monde de faire Olympia.

Elles étaient comment ?

Ah bah, elles étaient deux fois comme moi [rires], c’est clair, ah oui oui, elles étaient deux fois comme moi […] j’ai vraiment fait tapisserie, mais ça ne me dérange pas, hein, ça ne me dérange pas du tout, parce que c’est un choix, moi je préfère être largement comme j’étais qu’être comme elles sont ; mon choix, il a toujours été comme ça, c’est-à-dire si j’avais dû gagner les championnats du monde en étant hypermusclée style X ou Y, je n’aurais jamais gagné les championnats du monde, voilà […] jamais je n’aurais gagné parce que jamais je n’aurais continué.
(VA)

En France, ce culte du muscle à l’extrême n’est jamais devenu dominant. Les meilleures Françaises (celles que nous avons interviewées), bien qu’elles soient fortement stigmatisées, n’ont jamais été en mesure de rivaliser avec ces prestations physiques hors du commun des championnes victorieuses des concours américains. Même si le culturisme français n’a jamais atteint ce degré paroxystique, les fédérations françaises ont néanmoins suivi les exigences esthétiques américaines[7] : exploit musculaire, relief musculaire très prononcé, qualité du muscle. Pour saisir pleinement la métamorphose corporelle des pratiquantes, nous nous devons de recomposer les étapes constructives de leur démarche pour ainsi resituer, « recontextualiser », les choix des compétitrices en plaçant au premier plan le cadre structurel de leur expérience.

 

La politique du gros muscle
Nos travaux (Roussel 2000 ; Roussel, Griffet et Duret 2003) stipulent que Beverly Francis a été l’élément déclencheur dans la modification des critères esthétiques. Toutefois, cette évolution n’a pu être réalisable et opérationnelle que par le cautionnement de quelques décideurs et le soutien des fédérations. Leur position a d’ailleurs été l’objet de critiques. Ainsi, on peut lire dans la rubrique « Point de vue » du Monde du muscle : « Mais cette image du « gros » va nous replonger dans un milieu fermé, critiqué. N’oubliez pas que cette mode du volume à outrance, encouragée par les fédérations aux critères de jugement aberrants a été créée de toutes pièces par « les multinationales du sport » (Le Monde du Muscle, mars 1996 : 31).

La dénonciation des multinationales aux intérêts financiers évidents pour que le spectacle du muscle à outrance soit le plus épatant possible est également commentée dans les travaux de Klein (1981, 1993) et Low (1998) qui ont étudié de façon approfondie le monde du culturisme. Les deux auteurs soulignent la puissance de l’empire des frères Weider[8]. Le culturisme aux États-Unis est une véritable puissance commerciale (Aycock 1992) profitant essentiellement à leurs promoteurs et à leurs commanditaires (sponsors) (Dutton 1995 : 147). La femme athlète est ici un pur produit commercial (Fair 1999). Notre objectif n’est pas de dénoncer cette situation mais de montrer les liens sous-jacents entre le pouvoir décisionnel des multinationales et la politique de développement du culturisme. La politique du gros muscle, en vigueur depuis une quinzaine d’années pour les femmes, ne répond vraisemblablement pas à une logique purement sportive. Pour les compétitrices engagées dans un défi sportif (progression, performance, hiérarchie, sélection nationale, concours internationaux), leur attirance pour les compétitions américaines paraît évidente. Les femmes culturistes ne veulent pas se contenter d’un titre de championne de France, mais elles veulent également se qualifier au championnat d’Europe dans l’espoir d’avoir la chance, un jour, de concourir dans les compétitions américaines, les plus prestigieuses mais de loin les plus difficiles.

Cependant, cette ascension vers les plateaux américains n’est possible que si elles suivent les critères esthétiques imposés en France par les fédérations américaines. Le recoupement des discours des compétitrices et du journaliste que nous avons interrogés, montrent que le cadre de la compétition impose aux athlètes de développer au maximum leur potentiel musculaire :

 

Moi, je suis arrivée à une époque où on mettait sur les podiums des femmes très volumineuses, donc nous avons fait avec mes collègues de la même génération la course au volume.

TO

 

Il faut que la personne soit vigilante, c’est-à-dire qu’elle utilise bien comme on dit le miroir, le reflet de son image, pour dire à un moment donné : « Stop, j’arrête là parce que j’ai un physique qui évolue trop du côté masculin ». Par contre, là où elle n’a pas d’alternative, c’est quand elle fait de la compétition, c’est toujours plus loin, toujours plus de volume, toujours plus de sèche, et là elle sort de ses choix. Elle est prise dans un cercle. Moi, je suis arrivée à une époque où on demandait des femmes très volumineuses sur scène, ce n’était peut-être pas mon objectif premier. D’être femme musclée oui, mais peut-être pas avec un volume exagérément important, mais comme je me lançais dans la compétition et que les critères à cette époque étaient le volume, eh bien, il fallait cultiver ce volume.

MO

 

Elle a fait comme tout le monde, c’est-à-dire pour concourir au plus haut niveau… elle a pris beaucoup de volume et à un moment donné, c’est vrai, elle faisait partie des athlètes les plus musclées. Donc elle incarne aussi d’un côté l’évolution qu’il a fallu faire pour plaire aux critères de jugement. Par contre, on ne peut pas dire que les filles se sont fait plaisir à faire ça ; elles ont été contraintes parce que, si elles ne faisaient pas ça, elles étaient mal classées, donc elles ne pouvaient pas concourir […] On a vu au départ des filles qui étaient naturelles et qui pratiquaient plusieurs activités pour avoir un corps à la fois endurant, fort et esthétique. Et après on a vu des hyperspécialisations.

Journaliste

 

Le durcissement des exigences esthétiques pour les catégories féminines aux États-Unis et son acceptation par les fédérations françaises ont ainsi offert aux pratiquantes de nouvelles limites dans l’exploitation de leur potentiel musculaire. Pour être classées parmi les meilleures sur le plan européen, ces femmes ont intensifié et spécialisé leur préparation physique. Peu à peu, leur mode de vie s’est tourné totalement vers la pratique, les nouveaux critères ne laissant aucune chance aux pratiquantes du dimanche. Pour atteindre un niveau international, les femmes culturistes recourent aux nouvelles techniques d’exercice empruntées aux hommes, aux connaissances poussées dans les domaines de la nutrition et à la prise de suppléments nutritionnels artificiels, ainsi qu’aux effets positifs et négatifs des différentes substances dopantes (Roussel, Griffet et Duret 2003).

Jean-Jacques Courtine illustre le spectacle aux États-Unis « des body-builders qui se signalent à leur façon de marcher », le spectacle dû aux « chaînes spécialisées » et aux « réseaux nationaux » qui « ont fait des compétitions de body-building des émissions ordinaires », celui du « body-building professionnel […] forme, extrême sans doute, d’une culture visuelle du muscle » (Courtine 1993 : 226-227). Ses observations décrivent précisément le site californien de Venice[9], fort réputé dans le milieu culturiste. Caractérisés par une concentration de salles, d’appareils de musculation et d’industries spécialisées, ces lieux de mise en scène du muscle symbolisent la culture culturiste américaine[10]. Dans ce contexte, le professionnalisme se développe. Les meilleurs athlètes peuvent vivre de leur passion. On le voit, le culturisme aux États-Unis revêt une tout autre dimension que le culturisme en France où les tendances culturelles à son égard ne permettent pas cette véritable célébration du muscle. Toutefois, en dépit du fait que l’univers culturiste français n’a pas la même histoire, ne s’inscrit pas dans une même culture, ne bénéficie d’aucune reconnaissance sur le plan institutionnel, le culturisme américain influe sur les politiques « sportives » des fédérations françaises. Par voie de répercussion, les athlètes françaises suivent le choix des critères esthétiques privilégiés par leur fédération d’appartenance. En compétition avec les athlètes de nationalité étrangère dans les championnats, elles s’évaluent et comparent leur marge de progression sur les plateaux. Ces contextes d’expériences, ces influences réciproques, ces interactions de face-à-face, au coeur des analyses de Goffman (1991), représentent toujours des situations qui constituent à la fois le cadre de leurs démarches et le produit de leurs actions. Les femmes culturistes adaptent leurs comportements, leurs niveaux d’investissement, leurs procédés d’entraînement, en fonction de ce qu’elles observent chez les prétendantes potentielles au titre. En cela, elles s’apparentent plus à des « agents rationnels » qui se plient à des normes internes pour atteindre leurs fins (Weber 1971) qu’à des « idiots culturels » qui font mécaniquement ce qu’on leur inculque (Garfinkel 1967). N’oublions pas qu’une « carrière » culturiste implique de faire des sacrifices (familiaux, financiers) et place parfois les femmes culturistes trop stigmatisées dans des situations de « malaise social » dans leur quotidien. Par conséquent, poursuivre les entraînements en vue des compétitions implique non seulement d’être en accord avec les objectifs fixés mais également d’assumer son apparence physique en toute circonstance.

 

En guise de conclusion
Interroger le corps féminin culturiste au regard de la « beauté féminine » normative, le resituer dans la dialectique féminin-masculin, nécessite d’examiner le rapport à la norme. En effet, le corps musclé de manière volumineuse est perçu selon le sens commun tel un corps « hors norme ». Ce constat pourrait permettre aisément de glisser vers l’analyse des phénomènes de transgression et, en cela, de nous intéresser aux approches sociologiques sur la déviance. Cependant, étudier les femmes culturistes à travers ce prisme trouverait ses limites d’un double point de vue. D’abord, si l’on postule qu’une apparence physique « hors norme » ne l’est que par l’existence de catégories de pensée fondant les valeurs instauratrices du « normal », alors l’idée de focaliser sur un physique a-normal implique en retour de remettre en question la norme. Une autre limite s’appuie sur l’exposé de Becker dans son ouvrage de référence intitulé Outsiders (1985 : 32). Citons l’auteur : « Une société comporte plusieurs groupes, chacun avec ses propres systèmes de normes, et les individus appartiennent simultanément à plusieurs groupes. Une personne peut transgresser les normes d’un groupe par une action qui est conforme à celle d’un autre groupe. » Ici, la démarche de construction musculaire des femmes culturistes peut être considérée comme déviante par rapport à la société mais conforme au regard du projet sportif d’une communauté d’adeptes. Devant ces remarques, la chercheuse ou le chercheur doit se positionner. Comment construire un projet d’étude en s’imposant une « neutralité axiologique » ?

Remettre en question la norme, en particulier ici par le biais de la métamorphose du corps, peut trouver un sens en saisissant la manière dont elle est pensée, interprétée, vécue et progressivement construite par les individus. Pour les femmes culturistes, s’accomplir sur le plan sportif, devenir championnes, passe nécessairement par le façonnage du galbe musculaire. Les quadriceps visibles, les abdominaux développés, le corps affûté, ne s’acquièrent qu’après des années de pratique, des heures passées à soulever de la fonte, des sacrifices surmontés (familiaux, financiers). Pour la culturiste qui veut devenir championne, ces étapes doivent être franchies. En allant toujours plus loin dans leur construction corporelle, les pratiquantes se heurtent aux frontières esthétiques du sens commun. Les culturistes visent à faire de leur corps une oeuvre unique. Or, ce modèle est inaccessible puisqu’il est sans cesse redéfini. La norme se construit in situ, en même temps que l’on cherche à la dépasser. En rejetant l’« idéal féminin » en vigueur (le corps mince sans galbe), en énonçant de nouvelles normes instituant la beauté physique (beauté musculaire) et en revendiquant un projet sportif (obtenir la meilleure place au classement), les compétitrices justifient leur quête du muscle.

 

Le culturisme féminin en France : un avenir compromis
Pour discuter du choix entre « beauté féminine » et beauté musculaire, nous avons pris le parti d’une sociologie interprétative. Nous avons tenté de rendre compte du parcours des pratiquantes, de restituer les étapes d’une démarche singulière, en marge.

Aujourd’hui, le culturisme féminin en France tend à disparaître. La musculature jugée trop imposante, la masculinisation des apparences corporelles, la suspicion à l’égard du dopage n’ont eu de cesse de faire sombrer l’image de la pratique. Dès 1992, Le Monde du Muscle abordait déjà cette évolution problématique en intitulant ainsi un de ses articles : « Sommes-nous allés trop loin[11] ? » et en posant le problème des limites acceptables dans la musculature féminine. Aujourd’hui, le culturisme féminin est magistralement relayé par le body fitness et le fitness qui concilient plus aisément l’exercice musculaire et la « beauté féminine » normative. La seule femme culturiste reconvertie au body fitness nous livre son point de vue :

[Les] juges se sont aperçus qu’il y avait de plus en plus de dérapages, donc ils essaient de ramener de plus en plus les fédérations à quelque chose d’un peu plus honnête, c’est-à-dire, comme je disais tout à l’heure, les catégories de musclées maintenant, elles sont trois ; trois, ce n’est pas beaucoup hein ? Il y a certaines fédérations qui n’en veulent plus du tout. Nous, au niveau international, ils ne veulent plus de musclées, c’est terminé. Ils ne veulent que du body fitness parce que les gens, les juges se sont aperçus qu’il y avait trop de dérapages, il ne fallait plus tomber là-dedans, sinon où est-ce que l’on va ? Moi, quand j’étais en musclées, j’étais dans des catégories où il y avait très peu de filles. Là je me retrouve en body fitness, on est quinze par catégorie, quinze filles ! C’est vachement plus valorisant ! Moi je préfère gagner avec quinze filles […] je prends le cas de X, elle a gagné Monde […] déjà dans une fédé où il n’y a pas beaucoup de pays et en plus elles étaient trois […] Où est le plaisir ? Où est le plaisir ? Moi j’ai fait septième au Monde […] je ne suis pas mécontente parce que je me dis sur treize [filles] …

AU

 

Les exigences fédérales françaises imposent de moins en moins de physiques volumineusement musclés. Les fédérations ont éliminé progressivement les catégories « Femmes musclées » ou « Femmes body building » ou encore « Femmes culturistes ». On assiste à une désertification des plateaux de compétition. Aujourd’hui, la mode et le succès sont au fitness, au muscle modéré et aux apparences féminines accentuées. Assistant au Championnat de France de culturisme (mai 2000), nous avons constaté à quel point les physiques des femmes les plus musclées de ce championnat étaient loin des prestations — en compétition — des femmes culturistes que nous avions interviewées. Par ailleurs, la place que Le Monde du Muscle accorde aux femmes fitness exprime une tendance qui va dans ce sens. Ce sont elles qui suscitent désormais l’intérêt. L’éclairage médiatique change de catégories morphologiques. L’apparition subite d’articles précisément destinés aux adeptes du fitness illustre ce phénomène. À partir de 1992, on trouve des contenus titrés « Body-fitness » ou encore « Spécial fitness » (Roussel 2000). La nuance est intéressante : jusqu’alors, aucun article n’était titré de façon à cibler exclusivement une catégorie d’adeptes. Les contenus sur l’entraînement, sur la diététique ou sur les soins corporels étaient alors destinés tant aux femmes culturistes confirmées ou débutantes qu’aux adeptes du fitness. Or, ces nouveaux types d’articles apparaissant après 1992 adoptent une orientation différente. Ils s’adressent en particulier à une catégorie d’adeptes, en l’occurrence, les femmes fitness. C’est certainement le signe d’un changement important d’orientation.

En marge des analyses sociologiques sur le changement social, sur les mutations majeures, sur les enjeux culturels et les fractions sociales, le sport reste un objet d’investigation mineur. Du coup, les travaux basés sur le concept de gender s’intéressent plus à des domaines d’étude comme l’univers du travail, la vie privée, la sphère politique, le système éducatif, etc. Devant ces objets d’investigation prédominants, le sport se présente également comme un thème d’étude qui nécessite d’être exploré. Les femmes adeptes des sports de tradition masculine interrogent non seulement la hiérarchie entre les sexes mais également la construction des rôles sexués (Duret et Roussel 2003). Ainsi, sur le plan de la recherche, l’analyse du sport à travers le spectre du genre souligne la participation grandissante des femmes à des sports dits « virils », « à risque », « violents », « de contact ». En France, les premières recherches quantitatives sur le sport et les femmes ont été en partie impulsées par Louveau (1986). Depuis, la participation des femmes à des sports considérés, selon le sens commun, comme masculins a été étudiée. D’autres chercheuses et chercheurs analysent aujourd’hui ces mêmes territoires. On trouvera par exemple les travaux sociologiques de Mennesson (2000) sur la construction identitaire des femmes pratiquant des sports comme la boxe, l’haltérophilie ou le football ou bien encore des investigations de nature plus ethnologique comme celle de Saouter (2000) sur la construction des genres dans le monde du rugby. Par ces enquêtes qualitatives et quantitatives sur la place des femmes dans les pratiques sportives, l’analyse du culturisme féminin en tant qu’épiphénomène cherche à renouveler la compréhension des cultures sportives, lesquelles se font et se défont sous l’emprise des normes sociales, culturelles et esthétiques.

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Cet article à été originalement publié dans la revue Recherches Féminines
Hébergée par le portail www.érudit.org

 

 

 


Notes biographiques

Peggy Roussel

Peggy Roussel est maître de Conférences à l’Université Rennes II, Unité de formation et de recherche en activités physiques et sportives, laboratoire JE 2068 « Didactique, expertise et technologie des APS », UFR APS, Campus La Harpe, Avenue Charles Tillon, 35044 Rennes (France).

Jean Griffet

Jean Griffet est professeur à l’Université d’Aix-Marseille II, faculté des sciences du sport et directeur du laboratoire EA 3294 « Sports, loisirs, santé », Marseille (France), Faculté des Sciences du Sport, Université de la Méditerranée.

Notice Complète

Auteurs : Peggy Roussel et Jean Griffet
Titre : Le muscle au service de la « beauté ». : La métamorphose des femmes culturistes
Revue : Recherches féministes
Numéro : Volume 17, numéro 1, 2004. « Femmes et sports »
URL : http://www.erudit.org/revue/rf/2004/v17/n1/009299ar.html

Tous droits de reproduction et de traduction réservés © Recherches féministes, Université Laval, 2004
Utilisé avec permission

 

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Notes (suite)

[7] Les associations françaises sont affiliées aux fédérations américaines.

[8] Leur nom domine la « planète du culturisme ». Un des frères est actuellement le président de la plus grande fédération de body building, soit l’(IFBB). Pour Klein, l’organisation Weider est une fusion entre des structures politiques et économiques. Et, à travers cette fusion, les frères Weider contrôlent le sport et les athlètes.

[9] Courtine (1993 : 225) précise ceci : « À Venice, l’un des quartiers de Los Angeles qui s’étire le long de l’océan […] un enclos grillagé, où des corps gonflés de muscles « pompent du fer ». Muscle Beach, California : les touristes prennent des photos, les body-builders prennent la pose ».

[10] Aux États-Unis, quelques-unes des plus grandes salles de musculation (elite gyms) sont de véritables temples du muscle sans équivalent en France. De réputation mondiale, les athlètes s’y rendent pour bénéficier des conditions d’entraînement exceptionnelles dans un univers où le muscle est roi (les physiques imposants ne sont pas, pour une fois, isolés ; les commerces spécialisés satisfont la demande culturiste). Citons Courtine (1993 : 225-227) pour présenter le contexte : « Le bodybuilding est un élément central dans la culture du corps dans l’Amérique d’aujourd’hui […] il constitue ainsi l’une des manifestations les plus spectaculaires d’une culture américaine de l’apparence du corps. Mais il n’est pas simple spectacle. Il est soutenu par une industrie, un marché et un ensemble de pratiques de masse ».

[11] « Présidente du Comité International de Bodybuilding Féminin, la danoise Lisser Frost-Larsen a déclaré « vouloir sauver le bodybuilding féminin ». « Aujourd’hui » dit-elle « il est impératif de se demander si dans notre recherche du toujours plus, nous n’avons pas outrepassé des limites acceptables. Je suis tout à fait convaincue, à moins que nous désirions la mort de ce sport féminin, qu’il nous faudra choisir bien plus judicieusement nos représentantes. La symétrie, l’équilibre des proportions, la prestation doivent compter pour une bien plus grande part que la musculature excessive et le relief à l’écorché. Ces critères sont beaucoup plus proches de ce que les femmes culturistes attendent de ce sport. D’autre part, elles n’auront plus à sacrifier leur féminité dans une course effrénée au muscle à outrance ». » (Le Monde du muscle, 1992 : 13)

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