Le dopage, une
question à regarder en face - Partie
1
Par François
Péronnet, Ph.D
Le
présent texte est tiré des
archives du Congrès International
du Centre National de Documentation sur
les Toxicomanies qui a eu lieu à
Lyon, France, en 1992. Utilisé avec
la permission spécial de l’auteur.
Copyright François Péronnet,
1992-2007
<< PARTIE 1
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En plus d'être inefficace, le système mis sur pied pour les contrôles antidopages est très coûteux, et on peut se questionner sur la façon dont il est géré. Les tests exigent un équipement perfectionné, bien entretenu, et renouvelé, ainsi qu'un personnel compétent et rodé aux procédures d'analyses délicates. Bref, les contrôles anti-dopages sont un filet aux mailles très larges et il faut beaucoup de malchance, ou d'inattention à l'athlète, pour se faire prendre. Quelques chiffres peuvent illustrer cet échec des contrôles antidopages. Dans les sports où le dopage aux stéroïdes anabolisants est une pratique régulière, les enquêtes montrent que 70 à 100% des athlètes en font usage. Or le taux de tests d'urine positifs pour les stéroïdes anabolisants varie, dans ces sports, de 0 à 2%. C'est dire la marge entre ce que l'on cherche à mesurer et ce que l'on mesure.
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Il est donc normal que les tests soient chers (environ 400$ par échantillon d'urine au Canada soit près d'un demi-million de dollars/an pour environ 1200 échantillons d'athlètes canadiens ou participant à des compétitions au Canada). Il est aussi normal qu'un système d'accréditation sévère existe pour les laboratoires autorisés à effectuer les tests.
Malheureusement, le système tel qu'il existe est sous le contrôle d'une « sportocratie » très fermée qui paraît vouloir conserver le monopole des tests antidopages, lequel constitue un réel pactole pour les laboratoires qui les effectuent. Ce système est composé au sommet, du CIO et de la Commission Médicale, présidée (depuis sa création en 1967) par le Prince Alexandre de Mérode. La Commission Médicale possède une sous-commission dite du Dopage et de la Biochimie de l'Exercice, qui a été fondée en 1980. C'est elle qui supervise l'accréditation des laboratoires. En 1980, cinq laboratoires étaient accrédités, et les directeurs de ces cinq laboratoires constituent la Commission du Dopage et de la Biochimie de l'Exercice. Le nombre de laboratoires accrédités varie selon les années et les besoins, d'une quinzaine à une vingtaine, mais tout se passe comme si la Commission du Dopage cherchait à limiter le nombre de laboratoires. Comme les membres de la Commission sont eux-mêmes directeurs de laboratoires, ils sont à la fois juges et parties, et s'il y a justice dans le processus d'accréditation, il n'y a malheureusement pas apparence de justice.
Si l'on examine à présent le système des sanctions, on se rend compte qu'elles sont beaucoup trop légères et surtout très disparates. Elles vont de quelques semaines de suspension, parfois avec sursis et amendes symboliques, dans certains sports professionnels, à un maximum de deux ans, éventuellement prolongé à vie sur récidive mais avec possibilité d'appel et de pardon. Tout ceci n'est pas très sérieux et surtout peu dissuasif.
Si l'on souhaite vraiment dissuader l'athlète de transgresser la règle en matière de dopage, la sanction devrait être la suspension à vie dès la première infraction.
Ceux qui s'opposent à cette sévérité disent qu'il s'agit d'une condamnation à mort pour l'athlète. Il ne faut rien exagérer. Le sport, malgré son importance économique et sociale reste un jeu. L'athlète y est venu volontairement en acceptant implicitement de se soumettre aux règles, s'il triche et si sa tricherie est telle qu'elle met en cause la raison d'être de l'institution sportive telle qu'on la souhaite, comme c'est le cas avec le dopage, il faut avoir le courage d'appliquer une sanction sévère et d'exclure le tricheur du jeu. Cette exclusion n'est pas une sanction pénale ou criminelle, c'est simplement une règle du jeu.
Dans le domaine de la recherche scientifique où la compétition est aussi vive qu'en sport, certains chercheurs peu scrupuleux « trichent » en inventant ou en modifiant les résultats de leurs expériences. S'ils sont découverts, il ne sont pas poursuivis en justice, mais ils disparaissent du jour au lendemain du monde scientifique : ils n'auront plus de fonds de recherche et nul n'acceptera de publier leurs résultats ni même de les citer. C'est un système très dur mais qui permet de conserver la confiance nécessaire entre les membres de la communauté scientifique.
C'est avec le même type de sévérité qu'il faut appliquer des sanctions exemplaires aux athlètes qui ont montré en trichant que l'on ne pouvait leur faire confiance. Ben Johnson revient à la compétition deux ans après avoir provoqué le plus grand scandale de l'histoire des Jeux Olympiques. Comme individu, on ne peut lui reprocher de profiter d'un système peu sévère. Mais il est temps de réformer ce système qui, par des sanctions trop légères, perpétue l'idée que le dopage, finalement, ce n'est pas bien grave.
Notez que la prise de sanctions sévères ne devrait pas se limiter aux athlètes qui transgressent la règle. Ceux qui les aident dans leur préparation doivent aussi respecter les règles et devraient être sanctionnés. L'objection à un système de sanctions (sévères) contre l'entourage de l'athlète en faute est qu'il est difficile d'établir la preuve que l'entraîneur est au courant que l'athlète triche. On rétorquera qu'un bon entraîneur à l'écoute du comportement de son athlète, même s'il n'est pas complice dans le dopage, ne peut l'ignorer. Ou alors c'est un bien mauvais entraîneur!
Le dernier volet de la lutte contre le dopage est la prévention et l'éducation. Les campagnes de prévention et d'éducation s'appuient essentiellement sur trois arguments :
- le premier est que le dopage contrevient à l'esprit sportif, le fair play;
- le second est que les substances dopantes sont inefficaces;
- le troisième est qu'elles sont dangereuses pour la santé de l'athlète.
Ces arguments sont malheureusement assez mauvais : ils ne sont pas toujours valides, ils sont peu cohérents entre eux, ni avec le système de valeurs réelles qui est celui du sport et de la société en général, ils reposent souvent dur des mensonges ( même s'ils sont pieux). J'illustrerai ceci en prenant surtout l'exemple des stéroïdes anabolisants qui sont sans doute les substances les plus consommées actuellement et contre lesquels la lutte est difficile.
Première faiblesse des arguments : ils ne sont pas cohérents entre eux, et ils sont même contradictoires; ainsi, il n'est pas rare d'entendre le raisonnement suivant : « les stéroïdes anabolisants sont inefficaces : il est donc inutile d'en prendre. Par ailleurs, si vous en prenez, ils vous donnent un avantage artificiel sur votre adversaire et ceci est contre l'esprit sportif ». Que voulez-vous que l'athlète comprenne à cette « langue de bois » ? En toute logique, si les stéroïdes anabolisants sont inefficaces, ils ne devraient pas apporter un avantage artificiel; si leur usage confère un avantage, c'est parce qu'ils sont efficaces!….
D'autre part, la notion d'esprit sportif ( c'est-à-dire honnêteté, respect de l'adversaire et de l'esprit des règles, etc…) sur laquelle on cherche à s'appuyer n'est pas aussi à l'honneur qu'on voudrait le faire croire dans le système de valeurs qui régit la société dans laquelle nous vivons, ni dans le sport lui-même. En haut de cette échelle de valeurs se trouve la victoire ou la réussite, en bas la défaite et l'échec : il y a peu d'exceptions à cette règle. La victoire ou l'échec peuvent être obtenues sans tricher : c'est ce qu'il y a de mieux. Mais elles peuvent aussi être obtenues
- en trichant – du moment qu'on ne se fait pas prendre;
- ou grâce à des technicalités tatillonnes sur un point de règlement.
Exemple : j'ai fait une compétition que j'ai perdue de façon évidente, mon adversaire étant plus fort, mais je m'aperçois que ses chaussettes sont un peu plus longues que le règlement le permet ; je porte plainte et je « gagne » sur disqualification de mon adversaire. Ce n'est pas très élégant mais c'est mieux que d'avoir perdu et c'est cela qui compte.
Le sport n'est donc pas un monde où règne l'esprit sportif mais où la tricherie est trop souvent, au contraire, la règle. On a souligné, à maintes reprises, le manque d'objectivité des juges en gymnastique, en patinage artistique ou en plongeon. On se rappellera qu'aux Championnats du Monde d'Athlétisme à Rome en 1987, un juge (italien) au saut en longueur, a délibérément triché en mesurant l'au des sauts de l'italien Evangelisti, lui permettant ainsi d'obtenir la médaille de bronze…. Bref, avant de pouvoir faire appel à l'argument de l'esprit sportif et du fair-play pour décourager l'usage des produits dopants - ce n'est pas une mauvaise idée en soi – il faudrait d'abord prendre les mesures nécessaires pour mettre à l'honneur l'esprit sportif dans le sport. Bien entendu, cela ne saurait être possible que si le même esprit sportif est lui-même valorisé dans le fonctionnement de la société. On a souvent dit que la compétition dans la société est le reflet de la compétition sportive. C'est sans doute une erreur et c'est accorder au sport et à l'éducation par le sport plus d'importance qu'ils en ont. La comptétition sportive dont les règles changent selon les époques et les cultures, est plutôt une image de la façon dont s'établit la compétition entre les personnes dans la société.
Pour ce qui est des arguments selon lesquels les stéroïdes anabolisants sont inefficaces et dangereux, on tombe malheureusement dans le domaine des mensonges pieux. Dans sa prise de position officielle sur les stéroïdes anabolisants de 1977, l'American College of Sports Medecine (ACSM) déclarait que ces substances étaient inefficaces pour améliorer la performance sur la base de résultats d'une vingtaine d'expériences de laboratoire. Les gens informés savaient toutefois dès cette époque que ces études n'étaient pas valides pour diverses raisons méthodologiques dont la plus importantes est que les doses administrées et la durée des traitements étaient bien inférieures à celles employées par les athlètes.
Typiquement, au cours d'un cycle de traitement qui peut durer jusqu'à six mois, les athlètes s'administrent simultanément plusieurs substances à des doses croissantes correspondant de 10 à 100 fois celles utilisées dans les expériences de laboratoire. Lorsqu'ils sont administrés de cette façon et accompagnés d'un entraînement sévère, les stéroïdes anabolisants peuvent permettre des gains de poids variant de 5 à 15 kg. Les performances s'en ressentent, bien entendu. On estime que la prise de stéroïdes anabolisants fait gagner environ 2 m au lancer du poids (incidemment le détenteur du record du monde Randy Barnes avec 23.12 m a subi un test positif à l'été 1990). Au 100 m, l'ancien entraîneur de Ben Johnson, Charlie Francis, à qui on ne peut contester une grande expérience dans le domaine, estime le gain à environ un dixième de seconde et demi. Il est donc incontestable que les stéroïdes anabolisants sont (malheureusement) très efficaces. En cherchant à le nier ceux qui organisent et mènent les campagnes de prévention anti-dopage, et les scientifiques qui les cautionnent, perdent toute crédibilité auprès des athlètes et de ceux qui les dopent : ils passent soit pour des menteurs, soit pour des ignorants!
C'est d'ailleurs sans doute la raison pour laquelle en 1987, l'ACSM a corrigé sa prise de position officielle sur les stéroïdes anabolisants et a reconnu qu'ils pouvaient être efficaces. Ce revirement de position sans qu'aucune expérience de laboratoire nouvelle ait été conduite illustre bien le malaise de la communauté scientifique vis-à-vis du dopage : on voudrait tellement qu'il disparaisse que l'on est prêt à mentir et à nier l'évidence. Cette politique de l'autruche ne mène bien sûr pas à grand'chose.
C'est malheureusement aussi une politique de l'autruche que l'on conduit lorsqu'il s'agit d'utiliser les dangers du dopage comme argument pour faire peur à l'athlète et le dissuader de se doper. (Cet argument est conservé dans la prise de position de l'ACSM de 1987). Il existe, il est vrai, quelques cas spectaculaires de décès associés à la prise de substances dopantes, particulièrement d'amphétamines chez les cyclistes (Jensen à Rome; en 1960, Simpson au Mont-Ventoux….) et plus récemment peut-être aussi d'érythropoïétine, selon des rumeurs persistantes. Ce que je voudrais montrer, c'est que l'on a beaucoup exagéré les dangers du dopage dans le but louable de décourager les athlètes de se doper, et que l'argument de la santé n'est pas forcément un bon argument car :
- il n'est pas cohérent avec le système de valeurs qui prévaut dans le sport et la société;
- les risques du dopage pour la santé de l'athlète sont dérisoires par rapport à la valeur qu'il accorde à sa réussite et aux avantages qu'il peut en retirer.
Première remarque : pour quelques substances dopantes dont l'emploi est interdit, l'argument d'un risque pour la santé n'est tout simplement pas valable car leur emploi ne présente aucun risque. C'est le cas, par exemple, des bêta-bloquants qui sont des médicaments largement employés en médecine et dont l'usage est très sécuritaire. Il faut savoir d'ailleurs que de nombreuses personnes prennent des bêta-bloquants pour contrôler leur anxiété, en dehors du monde du sport. C'est le cas, par exemple, d'étudiants, avant des examens, de conférenciers avant leur conférence, et de musiciens avant leur concert.
Deuxième remarque : l'argument du risque pour la santé est fragile car, contrairement à ce que l'on pourrait penser, la santé n'est pas nécessairement la valeur suprême dans le monde sport ni dans la société en général. Beaucoup de nos habitudes de vie et de nos choix en matière d'alimentation, de consommation d'alcool, de tabac, de comportement au volant d'un véhicule etc… montrent que la santé est davantage un moyen de profiter de la vie, qu'un objectif suprême de notre vie. Il faut se retenir pour ne pas rire quand nos sportocrates, bien intentionnés, mais peut-être fumeurs, buveurs, gros mangeurs, obèses et sédentaires, et transgresseurs du code de la route, mettent doctement en garde les athlètes contre les substances dopantes qui ruineraient leur santé…
À propos de l'auteur
François Péronnet, Ph.D est professeur titulaire à l'université de Montréal où il enseigne la physiologie de l'exercice avec comme champs d'expertise la bioénergétique et la nutrition, l'analyse de la performance sportive en terme de bioénergétique et l' équilibre acido-basique à l'exercice.
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