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 VINKOMORF.com 08 février2008

 

Le muscle au service de la « beauté »
La métamorphose des femmes culturistes
Par Peggy Roussel et Jean Griffet


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Le corps des femmes culturistes peut être appréhendé comme un objet potentiel de transgression ou de déplacement des frontières entre ce qui relève du féminin et du masculin. En effet, que penser des femmes adeptes du culte du muscle dont l’apparence physique s’écarte définitivement des canons esthétiques standards ? Interroger le corps féminin culturiste au regard de la beauté normative nécessite d’examiner le rapport à la norme. Cette présente contribution sur « le sport et la femme » tente de resituer, d’un point de vue sociologique, leur démarche de construction musculaire. L’analyse s’inscrit dans une perspective micro-sociologique et relève d’un paradigme interprétatif. Elle se propose de rendre compte du parcours des femmes culturistes et de restituer les étapes d’une démarche singulière.

Un regard sociologique sur l’évolution des pratiques sportives, des techniques de soins corporels et esthétiques conforte bel et bien l’idée que la gestion de l’apparence corporelle est devenue une préoccupation centrale de nos contemporaines et contemporains. Jean Baudrillard annonçait déjà il y a plus de 30 ans à quel point le culte narcissique du corps allait complexifier la dimension relationnelle. Le corps, ce « plus bel objet de consommation » (Baudrillard 1970), fonctionne, pour cet auteur, comme une « valeur signe ». Ainsi, l’apparence corporelle s’apparente à un langage. Les signes du corps se dévoilent, s’exhibent, s’interprètent, se jugent. Ils communiquent. Le corps investi dans les salles de remise en forme (Bessy 1987, 1990), par des marquages corporels (Le Breton 2002) ou par l’entremise des thérapies corporelles (Héas 1996), témoigne d’une écoute de soi intime, sublimante, qui participe à la construction identitaire. Ces conduites (diverses et appropriées) traduisent la recherche d’un corps idéal, épanoui, séducteur. Pour les femmes, cet accomplissement personnel — le plus souvent référé à une recherche esthétique — met en tension les notions de « beauté féminine » et de jugement esthétique. Couplées à des représentations du corps dominantes, ces dernières font écho aux pratiques codifiées et aux contraintes normatives en vigueur (Vigarello 1978 ; Perrot 1984). Historiquement, ces beautés canoniques ont joué sur la minceur ou la rondeur, mais jamais sur la musculature.

Au creux de cette réalité culturelle, l’apparence physique des femmes adeptes de la musculation intensive interroge les normes esthétiques communément admises. Au regard des valeurs esthétiques « dominantes », la démarche atypique des femmes culturistes dans le façonnage musculaire de leur corps fait l’objet de multiples interprétations. Les caractéristiques traditionnellement attribuées au féminin et au masculin sont compromises, suscitant de part et d’autre de vastes discussions idéologiques. Le présent texte sur le sport et les femmes s’intéresse aux adeptes du culte du muscle dont l’apparence physique s’écarte définitivement des canons esthétiques standards. Nous proposons une réflexion de nature sociologique centrée à la fois sur les représentations du corps féminin culturiste, sur la démarche de construction musculaire et sur l’univers compétitif des pratiquantes. Nous nous appuyons sur la littérature relative à ces thèmes d’étude et sur nos propres publications[1].

 

Le corps féminin culturiste : un corps jugé et analysé
Nos travaux antérieurs démontrent clairement que les femmes culturistes françaises subissent le rejet qu’éprouve la société globale à l’égard de la communauté culturiste (Roussel 2000 ; Roussel et Griffet 2000). Chaque fois que leurs muscles se dévoilent dans des lieux publics, dans la vie au quotidien, les culturistes font l’objet de moqueries méprisantes, de critiques acerbes, de jugements expéditifs. Si ce rejet social est présenté de manière intuitive par Klein (1989), Freeman (1988) s’appuie, pour sa part, sur des photos et des questionnaires pour montrer comment ce rejet s’exprime à l’égard des femmes culturistes. À l’issue de sa recherche, cet auteur conclut à une perception sociale négative, les caractéristiques les moins désirables (peu féminines et peu attirantes) étant effectivement attribuées aux femmes culturistes. Les extraits d’entretien que nous avons recueillis auprès des femmes culturistes en témoignent éloquemment :

 

C’est des réflexions insipides et sans saveur quand tu vas faire tes courses à Intermarché parce que, malheureusement, ton physique, tu ne peux pas le laisser à la maison quand tu vas faire tes courses, quand tu joues les mamans, quand tu vas chercher tes filles à l’école, tu comprends.

MA[2]

 

Surtout l’année dernière quand je faisais 80 kilos, je veux dire c’était… infernal, c’était infernal, tu n’es pas dans le cadre, tu ne corresponds pas au cadre, tu n’as rien à foutre là. [De] toute façon, c’est toujours deux comportements : soit dans le quotidien tu es préparée à ça parce que tu le sais, tu as vécu ça pendant des années, donc tu y es préparée psychologiquement et tu vas accepter, mais à des moments tu ne vas pas du tout être préparée à ça et tu vas être véritablement agressée, tu vas vivre ça comme une véritable agression. Deux solutions encore : soit tu laisses passer, tu encaisses et tu vas être malheureuse, soit tu te retournes et tu emplâtres ou tu fais une réflexion désagréable. Et après on dit que les culturistes sont des caractériels, alors que ce sont les gens qui passent leur temps à nous harceler.

MO

 

Un jour je marchais sur le port à Canet avec ma mère. Il y avait des jeunes sur un yacht qui discutaient et quand ils m’ont vu arriver ils se sont arrêtés de parler et ils ont fait : « Tiens, c’est dommage, on a oublié l’appareil photo. » Donc, en fait, si je réplique, c’est des gifles toutes les cinq minutes.

PR

 

Je ne réagis pas du tout, qu’est-ce que je vais dire à quelqu’un qui va me dire que je suis moche, que je me pique, je ne réagis pas ? Qu’est-ce que je vais dire ? Ou alors je réagis et je lui rentre dedans, ou alors je vais lui répondre et il va de nouveau me répondre, alors faut qu’il y en ait un des deux qui soit plus intelligent et j’estime que je suis plus intelligente, donc je ne dis rien […] Un jour, je sortais d’une démonstration, j’étais en body, pour faire les dédicaces on est en body, j’ai vu des gens devant mes photos, ils regardent les photos et ils disent : « Non mais franchement, c’est franchement laid, tu ne trouves pas ça moche ? » Et vous, vous êtes là et vous les regardez. Voilà. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

VA

 

Établir le constat de cette valeur répulsive équivaut à reconnaître que le muscle au féminin dérange. Il interpelle. Si la musculature d’une sprinteuse peut encore être admise, le discrédit est jeté sur celle des femmes culturistes[3]. Nous pouvons à ce sujet confronter les points de vue de Métoudi (1982) qui évoque l’idée que le muscle procède de la culture de l’apparence sportive et celui de Courtine (1993 : 226) qui considère que les masses musculaires des culturistes « ne servent ni à courir, ni à lancer » et qu’en cela s’instaure une rupture avec la logique sportive. Le muscle est reconnu, parfois admiré pour son efficacité. Dès lors qu’il s’associe à l’espoir d’une performance sportive, il bénéficie d’une reconnaissance culturelle. En revanche, le muscle esthétique, « gratuit », qui ne trouve sa finalité qu’en lui-même est particulièrement contesté. Pour toutes ces raisons, la musculature des culturistes, en reflétant les critères esthétiques des fédérations et dont les règles du jeu ne sont connues que des pratiquantes, suscite critiques et mépris. Le corps féminin n’est plus celui d’une femme mais celui d’une culturiste. Il n’est donc plus celui d’une Femme ! Voici donc dans une version simplifiée et provocatrice, les réactions auxquelles peuvent avoir à faire face les compétitrices. Ces moqueries atteignent leur paroxysme lorsque les athlètes sont en période de compétitions. Les corps affûtés, les muscles ciselés, les visages creusés par les privations sont commentés à leur insu. La démarche des femmes culturistes intrigue. Elle est jugée. De l’interprétation de la subjectivité à celle des normes, on retrouve sous la plume de plusieurs auteures et auteurs (Bolin 1992 ; Guthrie et Castelnuovo 1992 ; Mansfield et McGinn 1996 ; Low 1998) des comptes rendus d’investigation qui tentent de décrire la façon dont les pratiquantes se positionnent au sein d’une pratique centrée sur le culte du muscle. Dans le domaine du sport, très peu d’études françaises se sont penchées sur l’analyse des femmes culturistes. En revanche, la littérature outre-Atlantique et anglo-saxonne propose diverses publications provenant de champs disciplinaires variés. Ainsi, au gré des approches ethnographiques, anthropologiques ou sociologiques, le monde culturiste est exploré. Les auteures et les auteurs (Thompson et Bair 1982 ; Klein 1986, 1993 ; Low 1998) étudient la sous-culture culturiste, l’univers des salles de musculation, le rapport au corps des athlètes, leur soumission à une discipline alimentaire draconienne, les contraintes des compétitions ou encore sur la place des femmes dans le monde de la musculation

Pour faire un état de la question sur les femmes culturistes, nous avons relevé (Roussel et Griffet 2001) deux types de travaux sociologiques embrassant cette problématique : les travaux descriptifs et les débats idéologiques centrés sur le statut de la femme musclée. Dans la catégorie des travaux descriptifs, l’approche des femmes culturistes ne se limite pas à une simple description de leur corps sculpté ou de leur alimentation contrôlée. Étudier l’univers des femmes culturistes de manière isolée et se limiter strictement à cet espace d’investigation n’est pas une fin en soi. L’intérêt est ailleurs : il se loge dans la confrontation. À partir de données empiriques issues d’observations et d’analyses d’entretien, l’information au sujet des pratiquantes prend toute sa valeur dans la comparaison avec celle qui est recueillie sur la population des adeptes masculins. Alors qu’a priori la démarche culturiste des hommes et des femmes paraît identique, une approche comparative dévoile des différences notoires. Ainsi, par l’entremise de cette confrontation entre le féminin et le masculin, les auteures et les auteurs (Bolin 1992 ; Guthrie et Castelnuovo 1992 ; Miller et Penz 1991 ; Low 1998) singularisent la démarche des femmes culturistes et resituent ainsi la place de la femme dans le monde de la musculation. À travers ces publications, on se rend compte par exemple que, si des femmes pratiquent un sport déjà investi par des hommes, pour autant elles ne recopient pas leurs attitudes en salle et ne cherchent pas à développer les mêmes groupes musculaires qu’eux

Dans la catégorie des débats idéologiques, les auteurs et les auteures abordent, par des points de vue divers, le statut des femmes musclées. Les notions de féminité, de genre, de corps revendicatif et de pouvoir social sont souvent discutées. Penser les femmes culturistes revient en quelque sorte à poser le problème des limites esthétiques fixées socialement et culturellement à la femme sportive. En s’appuyant sur l’exemple de femmes investies dans des sports traditionnellement considérés comme masculins, Laberge (1994 : 61) montre clairement l’ambiguïté du jugement social générée par la contradiction entre le « stéréotype féminin » associé à la pratiquante (représentation du corps biologique) et le genre masculin associé à certains sports (représentation culturelle de l’activité). Cette façon de se poser sur un territoire conscientisé comme masculin nous invite à repenser quelque finalité culturelle ou principe ontologique (De Beauvoir 1976 ; Badinter 1986). La notion de féminité alimente les discussions, les représentations stéréotypées valorisant rarement le galbe musculaire. À ce propos, de nombreux travaux montrent que la femme culturiste peut être perçue comme menaçant l’ordre du genre (Hall 1988 ; Messner 1988 ; Guthrie et Castelnuovo 1992 ; Balsamo 1994 ; Mansfield et Mc Ginn 1996 ; St Martin et Gavey 1996) et le corps féminin culturiste comme transgressif (Balsamo 1994 ; Johnston 1996 ; Mansfield et McGinn 1996). La seule participation des femmes à des sports considérés comme masculins crée des controverses (Hargreaves 1986). Cette tension entre féminin et masculin est amplifiée dès lors qu’il est question de femmes musculeuses. Sur le thème des femmes culturistes, les interprétations diverses semblent contribuer à légitimer leur place dans le monde de la musculation. Cependant, au fond, on est en droit de s’interroger sur la finalité profonde de ces débats. Ils semblent accorder moins d’intérêt aux significations et aux conduites des actrices qu’au contexte normatif dans lequel ces dernières s’insèrent. Les études de cette catégorie placent la norme au centre de la réflexion. De manière détournée, le contexte culturel et le contrôle social deviennent subrepticement le véritable objet de la discussion

Si le corps des femmes culturistes est peu apprécié et fort éloigné de l’« idéal féminin » valorisé dans notre société, on pourrait en retour prendre en considération le positionnement des femmes culturistes à l’égard des normes de la « beauté féminine ». Dans cette perspective, le discours des pratiquantes peut être un moyen pour elles de justifier la réalité de leur physique. Quels rapports ces femmes entretiennent-elles avec leur corps ? Que représente le culturisme pour elles ? La partie qui suit permet de répondre à ces questions.

Notre approche relève d’un paradigme interprétatif et propose d’inscrire une dimension compréhensive dans l’étude sociologique des femmes culturistes. L’intérêt de ce positionnement permet à la ou au sociologue de ne pas émettre de critiques externes sur une activité déjà interprétée sur le plan idéologique (sur le thème de la dénonciation de l’aliénation féminine qui reproduit le modèle masculin ou sur celui de la libération du corps féminin des stéréotypes liés à son sexe). Notre présente contribution peut s’inscrire dans ce que Nathalie Heinich (1998) nomme « une posture pluraliste » où les conduites sociales peuvent être expliquées par des systèmes d’interactions dont elles participent. S’inscrivant dans cette lignée de pensée, la chercheuse ou le chercheur qui « s’intéresse au monde tel qu’il est perçu, vécu, agi par les acteurs, n’a plus à défendre un point de vue sur l’objet, une interprétation, ni même un registre de valeurs pour en parler » (Heinich 1998 : 42). Sa réflexion peut donc s’écarter des discussions revendicatives et des postulats idéologiques. Il est alors moins question de dénoncer les cas de figure que de faire émerger les éléments sociologiques significatifs impliqués dans le parcours des femmes culturistes. De la même façon, il est moins question de juger ou de critiquer les systèmes et les déterminants sociaux et culturels que de relever et de confronter les interprétations des actrices et des acteurs. Dans cette optique, le sens que l’individu — ici, les femmes culturistes — donne à son expérience ou à son attachement à une forme de vie sociale, est au coeur de notre étude. Mettre au premier plan le discours interprétatif des femmes culturistes et leurs activités sociales s’impose sur cette voie de la compréhension. Replacée dans le contexte de la littérature, une analyse de leur discours permet ainsi de saisir de quelle façon et dans quelle mesure les futures adeptes découvrent, puis adhèrent au culturisme.

 

La découverte du culturisme
Nous avons constaté chez les adeptes des salles de remise en forme des engagements variables (Roussel et Griffet 2000). Certaines femmes pratiquent le culturisme de manière occasionnelle. D’aucunes s’orientent vers le fitness[4]. D’autres encore optent pour la musculation intensive. L’expérience initiatique révèle des profils d’adeptes différents. Pour les femmes qui deviendront culturistes, la découverte et l’expérimentation de l’activité musculaire séduisent instantanément, bien que l’entrée dans une salle pour la première fois puisse relever de motivations diverses. L’analyse de leurs récits nous permet de définir deux formes d’accès principales au culturisme. La première concerne les femmes déjà engagées dans une discipline sportive. Pour améliorer leur performance, elles sont amenées à développer leurs capacités musculaires :

 

J’étais nageuse avant, et encore avant je faisais de la course à pied. Et donc je nageais […] Pour avoir plus de force pour nager le papillon, on m’a mise sous les barres, et puis voilà. Ça a arrêté la natation ; du jour au lendemain, j’ai fait de la musculation.

CA

 

J’ai donc commencé la musculation pour augmenter la force physique pour pouvoir faire les porters en danse classique.

MO

 

Le second type d’entrée concerne les femmes qui souhaitent fuir leur physique jugé inesthétique, pour se construire une nouvelle ligne plus proche des normes de beauté valorisées :

 

J’étais très mince, j’avais les omoplates qui ressortaient, le dos très maigre, du haut j’étais beaucoup trop mince. C’est un peu pour ça que je me suis mise au culturisme.

PR

 

Avant j’avais horreur des femmes et des hommes musclés, mon parcours est tout à fait sympathique dans le sens où je suis une endomorphe avec toutes les masses graisseuses supposées, très maigre d’en haut, très large d’en bas, les fessiers larges et bas […] j’étais très mal dans ma peau.

MA

 

Parfois même, c’est sur la simple suggestion d’un proche que se concrétise la première inscription dans une salle de musculation :

 

C’est mon frère qui m’a entraînée là-dedans, il m’a dit : « Viens, tu devrais essayer, ça va te plaire. »

TO

 

Si l’on exclut le simple hasard, l’entrée des futures adeptes dans le monde de la musculation se réalise à partir de motifs instrumentaux : fuir un physique jugé inesthétique (se rapprocher des canons esthétiques) ou rendre plus performant des groupes musculaires particulièrement sollicités dans des disciplines sportives. Cependant, les raisons qui justifient l’exercice musculaire se déplacent rapidement. L’adhésion prend alors son sens dans le plaisir des sensations éprouvées, dans le jeu de la congestion musculaire, « du muscle qui chauffe », « du sang qui s’active », du bien-être surpassant la douleur passée. La femme culturiste suit minutieusement l’évolution de chaque muscle, reste très attentive aux vibrations de son corps, à l’écoute de ce langage fantastique. Elle évoque naturellement et intimement — jusqu’à éprouver des difficultés à les verbaliser — ses sensations corporelles : sensations de tonicité du muscle, du flux sanguin, de gonflement du corps. Nous pourrions même aller plus loin et supposer qu’elle ressent une forme d’« érotisme musculaire » dans lequel « les éléments sensoriels impliqués sont dérivés pour une part des sensations profondes causées directement par la contraction musculaire et pour une autre des sensations cutanées dues à la tension puis au relâchement épidermiques qui vont nécessairement de pair avec ce genre de contractions » (Flügel 1982 : 84). Cet érotisme nous renvoie au plaisir d’un corps expressif, à la jouissance d’un corps en activité, intimement perfectible, à l’exploration profonde d’un corps investi, en effervescence. Les connaissances sur leur propre corps et leur sentiment de bien-être sont évoquées sur le registre des sensations musculaires :

 

Il m’est même arrivé de sentir mon circuit sanguin, c’est-à-dire de sentir le sang couler dans mes veines.

MA

 

Chaque muscle du corps, on arrive à le connaître. On le sent vivre, on le sent bouger, on le sent évoluer. Le bien-être vient après la tonicité du muscle […] C’est quelque chose de tellement intime, je dirais.

LO

 

Quand tu dépasses ton cap physique, il se déclenche quelques petites hormones très sympathiques qui te donnent du plaisir en t’entraînant […] quand tu passes le cap de la douleur, passé un cap physique, c’est le pied.

RO

 

Le muscle anatomique, issu d’une vision rationnelle objective, où chaque position et chaque liaison musculaire sont précisément déterminées, laisse place à un muscle vivant, représenté sur un mode imaginaire et sensible, à partir d’une appréciation subjective et intime. Le domaine des sensations physiques reste le moteur d’une mise en perspective et explique en partie l’attachement à la pratique.

Au-delà de l’exploration sensorielle, les pratiquantes vivent une expérience d’une autre nature. Le culturisme devient un révélateur : il met à l’épreuve leur tempérament et leur personnalité. La pratique joue alors le rôle d’un médiateur pour s’affirmer. Chaque séance d’entraînement représente une ouverture sur une métamorphose corporelle qui semble favoriser une libération psychologique. Repousser ses limites physiques et vaincre la douleur de l’effort se vivent comme une assurance intérieure conquise, comme une ténacité mise à l’épreuve. Développer l’estime de soi apparaît alors comme un argument majeur (Klein 1993) et justifie en partie l’investissement des femmes culturistes (Castelnuovo et Guthrie 1998). Peu à peu, l’« esprit culturiste » se forge par l’entremise des échanges, des conseils réciproques, du partage des impressions, des lectures communes, des champs d’intérêt croisés, des bonheurs similaires liés au façonnage du corps. Griffet (1994) insiste sur cette dimension du sensible, du partage de l’expérience qui fondent les valeurs socialisantes des communautés de pratiquantes. À plusieurs, entre elles, quelque chose se crée, quelqu’un devient. Malgré le mode de vie contraignant et la discipline draconienne que cela implique, toutes les femmes culturistes répondent à l’appel de la compétition, de la figuration. En effet, si la musculation intensive offre à certaines la possibilité de se libérer d’un complexe, elle leur permet aussi d’acquérir un statut, une reconnaissance symbolique parmi les pairs. La participation aux championnats reste ainsi le facteur déterminant pour construire sa renommée. En vivant la compétition, on se déclare culturiste à part entière. Dès lors, l’activité est plus qu’un moyen d’obtenir un effet esthétique (perdre de la graisse, par exemple), elle devient aussi celui d’éprouver une satisfaction sociale parmi les adeptes. Dans un contexte où le corps est exhibé, la souffrance physique affichée, dans cette obsession de l’esthétisme et de l’autoadmiration, les femmes culturistes se définissent. L’évolution de leur apparence physique, leurs ambitions sportives naissantes les rendent redevables à ce milieu et profondément attachées à cet « univers de significations » (universe of meanings) (Berger et Luckmann 1986).

Ainsi, les entretiens que nous avons menés (Roussel 2000 ; Roussel et Griffet 2000) montrent que les femmes culturistes témoignent de manière convergente : en s’entraînant, elles acquièrent de l’assurance. Elles se construisent mentalement :

 

On prend une certaine assurance intérieure et puis surtout c’est un défi avec moi-même.

RO

 

Moi, le culturisme m’a permis de me libérer non seulement sur cet aspect, mais cela va beaucoup plus loin : j’étais un être introverti, je suis beaucoup plus à l’aise grâce au culturisme, parce que le culturisme, ce n’est pas seulement un tas de muscle, on rééquilibre son esprit aussi, le mental a accompagné le physique.

MA

J’ai un beau corps et, de ce côté-là, c’est une entière satisfaction. Maintenant sur le plan psychologique, je suis peut-être plus volontaire sur des choses que j’aurais auparavant laissé tomber, j’ai plus de ténacité sur des choses étrangères à la musculation. J’ai plus l’esprit de combativité qu’avant.

PR

 

Notre démarche interprétative reste toutefois à l’écoute des remarques critiques formulées par Monique Hirshhorn (2000) sur la portée de l’actionnisme[5]. Face à cette mise en garde, notre intérêt porte également, et de façon complémentaire, sur le cadre explicatif de l’action individuelle. Certes, à l’encontre des théories déterministes, le courant de l’individualisme méthodologique postule l’idée selon laquelle les actions d’un individu ne sont pas totalement déterminées. En dépit de ce postulat, le sujet doit nécessairement être replacé dans le système de contraintes dans lequel il évolue (Boudon et Bourricaud 1982). Donner le primat à l’actrice ou à l’acteur ne signifie pas l’« isoler », « négliger l’existence des interactions » (Hirshhorn 2000 : 49). Ainsi, le sujet doit être resitué, l’action recontextualisée. En ce sens, le corps féminin culturiste peut être, en partie, appréhendé comme le produit finalisé d’une culture qu’il s’agit de faire émerger. À ce niveau, il est légitime de s’intéresser aux influences esthétiques auxquelles ont été soumises les athlètes. Dans quelle mesure l’univers culturiste a-t-il permis aux femmes culturistes de façonner, de transformer leur corps jusqu’à atteindre des limites que l’on pourrait juger critiques au regard de la féminité ? Pourquoi le volume et le galbe musculaires sont-ils les deux critères les plus recherchés ? En effet, les femmes culturistes françaises n’ont pas toujours présenté un corps compétitif excessivement musclé. Nos conclusions de recherche sur l’analyse de contenu de la revue Le Monde du Muscle[6] (Roussel 2000) montrent qu’au début des années 80, par exemple, les athlètes présentaient un tout autre profil esthétique : leurs muscles étaient légèrement galbés et leur silhouette restait « féminine » (pas de pectoraux ni de stries musculaires visibles). Une évolution esthétique s’est donc opérée. En ce sens, on peut interpréter le corps féminin culturiste comme le produit finalisé d’un contexte sous-culturel qui intègre à la fois les orientations esthétiques de la discipline et le positionnement des athlètes face à ces exigences esthétiques.

 

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Notes

[1] Ces publications récentes (Roussel 2000 ; Roussel et Griffet 2000 ; Roussel, Griffet et Duret 2003) présentent des résultats d’analyses qui s’inscrivent dans une perspective microsociologique et s’appuient sur une double méthode d’investigation : les entretiens (avec les femmes culturistes et un journaliste) et l’étude d’une revue de culturisme. Nos entretiens semi-directifs (d’une durée comprise entre une heure et demie et trois heures) avec les pratiquantes se sont déroulés en 1997. Neuf femmes culturistes françaises de niveau international, appartenant à des fédérations différentes, y ont participé. Nous avons tenté de saisir leur parcours, de circonscrire leurs motifs d’adhésion à la pratique, leur évolution dans le culturisme, leur métamorphose corporelle, leurs expériences des compétitions. Âgées de 32 à 45 ans, elles pratiquent le culturisme depuis près de dix ans. La date moyenne d’entrée dans la pratique est 1985. À la fin de 1999, nous avons réalisé un entretien semi-directif avec un journaliste de la revue Le Monde du muscle. Celui-ci est rédacteur en chef de la revue depuis treize ans. Les connaissances journalistiques représentent une forme de culture et apportent ainsi un éclairage complémentaire pour apprécier tout phénomène social. À travers cet entretien, nous recherchions le commentaire d’une personne non adepte de la pratique mais très bien renseignée sur son évolution. Des liens avec les discours recueillis auprès des femmes culturistes peuvent être établis. Comme Low (1998) qui combine plusieurs méthodes pour étudier le body building féminin aux États-Unis (observation participante associée à des entretiens avec des femmes culturistes, des juges et des journalistes), nous avons, dans le même esprit, associé aux entretiens l’étude d’une revue spécialisée de culturisme. Notre choix s’est porté sur la revue française Le Monde du muscle (parue pour la première fois en 1975) contemporaine du parcours des pratiquantes interviewées. L’analyse de contenu porte sur 23 années de publication (1975-1998) et sur plus de 20 000 pages. Cette analyse thématique a été réalisée en 1999 (Roussel 2000 ; Roussel, Griffet et Duret 2003).

[2] Afin d’assurer l’anonymat des femmes culturistes, un code a été utilisé pour identifier chaque entretien.

[3] La pratique du culturisme se différencie de la musculation par le versant compétitif. L’activité musculaire occasionnelle ou de remise en forme, la simple recherche de tonicité musculaire, l’entraînement léger, ne conviennent pas pour illustrer le culturisme. Au contraire, ce dernier peut s’apparenter à une pratique physique basée sur le culte du muscle à des fins esthétiques et compétitives. Ce double objectif fonde son originalité au risque de l’isoler des autres pratiques sportives.

[4] À la différence du culturisme, le fitness valorise le muscle légèrement galbé et les apparences « féminines » accentuées.

[5] Ce courant de la sociologie française a été développé par Raymond Boudon et François Bourricaud dans les années 70. L’actionnisme, initialement appelé « individualisme méthodologique » par les mêmes auteurs, accorde une place majeure à l’« acteur social », à la compréhension de ses actions.

[6] Nous pensons à celle qui concerne en particulier l’analyse de l’évolution des caractères esthétiques.